J'ai quitté la Polynésie (quelle idée) au printemps 2016 et suis donc désormais disponible pour des rencontres scolaires. A bientôt !



mercredi 28 janvier 2015

Teasing !

Voilà la (très belle) couverture de Refuges, un roman qui sortira prochainement aux éditions Casterman. Il est à lire à partir de 14 ans ! 








Voici le résumé qui figure au dos : 



Mila, une jeune italienne, revient sur l'île paradisiaque de son enfance, espérant y dissiper le mal-être qui l'assaille depuis un drame familial.
Très vite, d’autres voix se mêlent à la sienne. Huit voix venues de l'autre côté de la Méditerranée qui crient leur détresse, leur rage et la force de leurs espérances.  

Un roman envoûtant qui, depuis la lointaine Erythrée jusqu’à Lampedusa, invite à comprendre et à garder les yeux grands ouverts.




Ainsi que quelques extraits piochés ça et là ! 



Mila abandonna son sac à dos sur le lit. La chambre n’était éclairée que par les rais de lumière filtrant à travers les persiennes ajourées et à part le refrain étouffé des vagues se brisant sur les falaises, aucun bruit ne venait bousculer la pénombre.
Cela faisait si longtemps qu’elle n’était pas revenue sur l’île.
Six ans. Il fallait savourer ce moment.
Mila prolongea l’attente en ondulant ses doigts à travers l’un des sillons clairs pailletés de poussière. Les minuscules particules en suspension s’affolèrent, comme une colonie de fourmis chahutée par un gamin curieux.
Elle inspira profondément et d’un coup sec, ouvrit en grand les persiennes.
L’éclat platiné de la mi-journée s’engouffra brutalement. Mila plissa les yeux et détourna la tête.
[...]







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[...]
À bien y regarder, les meubles étaient de facture très modeste. Les couleurs du couvre-lit étaient défraichies, le cannage de la chaise abimé et la poupée qui y était installée avait les cheveux crépus et emmêlés. Sous ses pieds, le tapis de coton était usé jusqu’à la corde, par endroits.
Mila avala sa salive. Ses souvenirs contrastaient avec l’atmosphère surannée qu’elle retrouvait aujourd’hui. On aurait dit que la chambre avait … fané. Tout semblait vouloir lui rappeler que les années passées - dans lesquelles elle se réfugiait souvent en pensées, à l’époque tout allait tellement mieux - ne pourraient plus être rattrapées.
Mila balaya sa déception et s’approcha de l’étagère sur laquelle s’alignaient quelques livres d’enfants. Elle fit courir ses doigts sur les dos abîmés, jusqu’à ce que l’un d’entre eux agrippe son regard : une vieille édition de Cendrillon, illustrée par Roberto Innocenti. Elle fit basculer l’ouvrage pour examiner la couverture, qui réveilla des souvenirs enfouis. Des impressions plus que des images : le poids rassurant des bras de sa mère autour des siens, les modulations de sa voix au gré des personnages.




[...]


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[...]

C’est à ce moment là qu’ils sont arrivés.
Dans mon souvenir, ils étaient vingt ou trente. Mais j’imagine qu’en réalité, ils devaient être une dizaine tout au plus, comme pour les autres
giffa[1] que j’ai vécues par la suite.
Précédés par le martèlement de leur pas, ils sont entrés dans la salle, AK-47 au bras. Leurs vociférations mécaniques ont envahi l’espace, je les entends encore résonner dans ma tête, ricocher sur les vieux murs avant de venir s’engluer sur le linoléum poisseux. Dans le bar, tout le monde s’est levé comme un seul homme. On aurait dit ces groupes de moineaux qui, au signal invisible et muet qu’il leur est mystérieusement donné, s’envolent tous dans la même direction connue d’eux seuls.



[1] Rafle





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[...]
Les soldats m’ont embarquée pendant la cérémonie du café. Nous venions à peine de commencer.
Assise sur le sol, ma tante faisait griller les grains verts sur le
menkeshkesh, le petit poêle utilisé à cet effet. L’odeur du café se mêlait à celles des feuilles d’eucalyptus et de la poudre d’encens que l’on avait mis à brûler à côté. Les yeux fermés, je me laissais bercer par les discussions des femmes.
Quand j’ai entendu le grondement de la jeep, j’ai su que c’était pour moi.
Il y a des moments où vous sentez que tout bascule. L’instant d’avant, le ciel est dégagé, à peine parcouru de quelques nuages blancs qui filent sous votre nez. Et puis, d’un seul coup, sans que vous n’ayez rien vu venir, le ciel s’est transformé en forteresse de nuages.
Je me suis levée d’un bond, j’ai renversé la
jebena[1] et le plat en terre cuite, les embabas ont volé sur le sol, petites boules blanches de maïs soufflé, comme autant de fleurs sucrées que personne ne mangerait. J’ai foncé en direction de la porte d’entrée. Je savais que c’était inutile, mais je ne voulais pas me laisser attraper sans lutter.
Dans le fourgon, il y avait cinq autres jeunes de mon âge. Je n’ai plus jamais bu de café.


[...]



[1] Récipient en céramique utilisé pour la cérémonie du café (éthiopie, soudan, érythrée)



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[...]
Au bout de huit mois, mon ventre n’avait toujours pas enflé. J’ai pensé que cet imbécile n’avait pas ce qu’il fallait pour faire pousser les enfants dans le corps des femmes.
J’ai couché avec d’autres garçons. Dix, vingt, cinquante. Je les choisissais de préférence loin de chez moi, aussi loin que mon laissez-passer m’y autorisait, pour ne pas attirer le déshonneur sur la maison de mon oncle, loin aussi des barrages des soldats, pour ne pas me faire repérer. Au fond, j’aurais pu devenir la pute du village que je n’en aurais pas eu honte. Et puis je n’étais pas la seule à en être réduite à ce genre d’extrémités.
J’avais  développé une espèce de manie qui, tous les vingt-huit jours, me faisait vérifier du bout des doigts et sans que quiconque ne s’en aperçoive, que le sang n’était pas là. Chaque jour sans couleur me remplissait d’un espoir jamais découragé, jusqu’à ces matins, ces après-midis ou ces nuits où je sentais le malheur, la rancœur se répandre entre mes cuisses.
Mon ventre est resté sec comme un arbre mort.
[...]



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[...]
Dans le désert, tu pries. C’est tout ce qu’il te reste.Il n’y a plus de jours, plus de nuits. Plus d’avant, plus d’après. Plus de pays. Au Soudan ou en Libye, le Sahara reste le même. Que tu viennes d’Erythrée, de Somalie ou d’Ethiopie, que tu aies douze ou quarante ans, ta réalité se limite désormais à ces trois mètres carrés dans lesquels tu t’entasses avec trente autres migrants. L’arrière d’un Land Cruiser cabossé.
Tu le connais par cœur, cet univers. Les trous sur la banquette de velours élimé, dans lesquels tu peux glisser ton doigt pour sentir la mousse qui se délite. La cabine qui a été enlevée, pour gagner un peu d’espace sur les côtés. Les petites gravures ça et là, sur le plastique ou sur la tôle, comme des traces laissées par ceux qui ont tenté leur chance avant toi. La peau des autres contre tes bras. Leur souffle chaud, les plaintes ou les mots âcres qu’ils lâchent parfois. Le clapotis de l’eau qui se brise contre les parois du jerrican,  petite mer agitée - une mer coupée d’essence, pour que personne ne soit tenté d’en boire trop. L’odeur aigre, poisseuse, animale, dont tu ne sais plus si elle t’appartient ou pas et qui ne te dérange plus depuis longtemps. Le gémissement du moteur quand il patine, « descendez, il va falloir pousser ». La lueur des phares d’un 4x4 et l’harmonie parfaite de trente cœurs qui s’emballent de terreur. Si ce sont des trafiquants, qu’est-ce qu’ils prendront ? L’argent, nos yeux, nos reins ?
Le sable qui s’insinue partout. Les yeux qui brûlent, la gorge dont les parois te semblent être devenues de bois. La fournaise de la journée qui te fait languir de la nuit. Le froid de la nuit qui te fait languir de la journée. Les formes desséchées que tu voudrais ne pas regarder mais sur lesquels tes yeux accrochent tout au long du chemin. Le chapelet que tu égrènes entre tes doigts, Seigneur Tout Puissant, faites que je ne sois pas le prochain.
Si la dune est trop raide, monter à pied.
Si un passager meurt, le jeter par-dessus bord.
Au bout du quatrième, tu n’y es toujours pas habitué. Et tu te fais horreur, parce que tu viens de penser que désormais, tes trois mètres carrés te semblent légèrement moins étriqués.

[...]







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[...]
Gebriel est assis à l’avant, giflé par l’eau et le vent. Il parait serein, Gebriel. Forcément, c’est lui qui a insisté pour choisir ce passeur. Et puis de toute façon, Gebriel est toujours optimiste. Parfois, je l’envie. Mais je me demande quand même s’il a tout bien là où il faut, ce con-là.
Amir conduit le Zodiac. C’est comme ça qu’il a fini de payer sa traversée. Il nous a juré qu’il avait déjà piloté des barques à moteur, en Erythrée, il a intérêt à dire vrai. Pour 500 dollars de plus, le passeur nous a filé un GPS et un téléphone portable. Ça, moi, je sais m’en servir, mais Amir, il a voulu les garder avec lui. S’il nous plante, je le jure, je lui pète la gueule avant de mourir. Rien à foutre qu’il ait à peine trois poils sur ses guiboles de gosse.
Le soleil luit sur écailles de la mer. On dirait du métal. Pour un peu, je pourrais presque trouver ça beau. Si je pouvais être sûr qu’on va s’en sortir. Si je n’étais pas Awat, qui depuis qu’il est né, tente de sauver sa peau.
[...]



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[...]
L’orage qui s’annonce est une créature terrifiante. C’est le père du Mokelé-mbembé et de tous les autres monstres qui hantent les plaines et les déserts d’Afrique. Il nous a poursuivis jusqu’ici. Il ne voulait pas que l’on s’enfuie du pays. Restez chez vous, même si vous devez en crever. Restez chez vous, ou bien vous crèverez ! J’entends sa respiration lourde, son cœur qui palpite. Il rumine. Il mûrit lentement. Il prend son temps, il attend le moment. 
Ce foutu bateau en plastique va se faire déglinguer et nous, on va se faire éjecter comme des graines de meshalla mises à griller.
Je me plaque contre le renflement du caoutchouc, j’ai besoin de sentir quelque chose de dur, de connu. Je ferme les yeux sur le ciel qui se résout en pluie.

[...]

3 commentaires:

Sardine a dit…

Je l'aime, tu le sais, hein ?

Anonyme a dit…

ça donne envie !!!!! :-)

cieloysol a dit…

Ton livre devrait être distribué à la moitié des Français.... au moins.... sur le tas, il y en aurait bien quelques-uns qui le liraient....