BREAKING NEWS

! BREAKING NEWS ! Je quitte la Martinique à l'été 2022. N'hésitez pas à me solliciter pour programmer des rencontres dès la rentrée, je serai enchantée de vous retrouver !

vendredi 8 juillet 2022

La France postcoloniale peut-elle faire société sans se pencher sur son passé colonial ?

Faut-il oui ou non "déterrer" les exactions de l'histoire de France pour les mettre en lumière ? C'est une question qui peut faire débat. D'aucuns pensent que c'est primordial, d'autres que cela ne sert qu'à exacerber des tensions. 
Sur cette question, une tribune a récemment été publiée dans Le Monde, par deux élus de la République, Louis Mohamed Seye et Ismaïla Wane. Ils se posent la question "La France postcoloniale peut-elle faire société sans se pencher sur son passé colonial ?"








Selon eux, des parties violentes de l’histoire coloniale sont très souvent occultées, entrainant  "des incompréhensions, de la frustration et des douleurs chez les citoyens qui ont un lien généalogique avec cet ex-empire colonial français. Les livres scolaires européocentriques destinés à l’école primaire et au collège, par exemple, doivent être de ce point de vue repensés pour une meilleure prise en compte de ces mémoires diverses, mais de cette histoire commune.
[...]
Ces non-dits créent une violence symbolique pour tous ceux que cela concerne [...] Nous devons trouver un chemin – grâce à la co-construction entre la culture de l’annulation et l’histoire écrite par les vainqueurs.
[...]
L’objectif est de déconstruire l’imaginaire colonial et de revivifier ces mémoires douloureuses qui concernent l’empire colonial français en explorant des éléments dont on parle trop peu :
le travail forcé et les statuts des personnes dans les colonies ;
les zoos humains et les expositions coloniales ;
les tirailleurs sénégalais ou malgaches, les tirailleurs algériens, les tirailleurs indochinois, les spahis marocains…
l’appareil politique et administratif sous les colonies ;
le patrimoine colonial en France (notamment les statues) ;
les engagements anticolonialistes ;
l’absence d’un musée d’histoire coloniale…
Cette liste n’est pas exhaustive et bien d’autres domaines pourront être explorés."
[...]

Il ne faut pas oublier également l’engagement de citoyens français contre la colonisation alors même qu’ils n’ont aucun lien généalogique avec les pays colonisés.
[...]

L'article dans son intégralité est à lire sur le site du Monde !
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/07/02/deconstruire-l-imaginaire-colonial-et-revivifier-les-memoires-douloureuses-qui-concernent-l-empire-francais_6133074_3232.html?fbclid=IwAR3_K5LvQU5nq3fHByksLOZJa-_imCQgLnwY5r3YtZWFOEg3PLIdt9rKyiQ

samedi 11 juin 2022

Own-voice

Depuis quelques années, certains.nes sont d'avis qu'on ne devrait pas écrire sur des sujets pour lesquels on n'est pas concerné. C'est un débat que je trouve intéressant, car il nous fait osciller entre le " qui suis-je pour me mettre à la place d'un autre" et le " l'empathie ne nous le permet-elle pas ?".
Personnellement, je suis ouverte à toutes les discussions, tant qu'elles se font dans le respect et l'ouverture à l'autre (c'est l'histoire du 6 et du 9, voir ci-dessous) et j'aime à penser qu'on s'enrichit toujours à entendre des points de vue différents des nôtres. 

Pour ma part (mon avis est peut-être naïf ou simpliste, je ne prétends pas du tout le contraire), je me dis qu'on peut, effectivement, ne pas être "concerné" de par son ethnie/ culture...mais qu'on peut l'être en tant qu'être humain. 
C'est la raison pour laquelle je crois qu'il y a de la place pour tout le monde.
C'est aussi la raison pour laquelle j'aime tant écrire sur des cultures et époques différentes, qu'il s'agisse de m'indigner contre des injustices, des inégalités, ou de mettre en lumière des richesses et des modes de pensée desquels on a tous à apprendre.
Evidemment, l'angle et le prisme retenus sont importants. D'ailleurs, dans mes romans, lesdites cultures ne sont pas le sujet central, mais le décorum d'un sujet plus universel. 
En tous cas, à
chaque fois que je m'y attelle, c'est un énorme travail de documentation et de mise à nu de soi pour tenter de revêtir l'habit de l'autre, avec respect, honnêteté, humilité. Et si par malheur je le fais mal, c'est à moi que je fais du tort.

Dans ce cadre, je vais vous raconter une petite histoire à propos de Sweet Sixteen, un roman qui n'est donc pas "own voice", puisque j'y raconte l'histoire des neuf premiers étudiants noirs qui sont entrés dans un lycée de blancs, dans les années 50 aux EU (quoique...il est aussi question de blancs dans ce roman, si tant est qu'on peut se sentir légitime ou non par la seule couleur de sa peau). 
Il s'agit d'un roman qui est très souvent étudié en classe de collège et pour lequel je fais beaucoup de rencontres scolaires, 10 ans après.
L'une d'entre elles a été fondamentale dans mon parcours d'autrice.
C'était il y a 6 ou 7 ans, dans l'ouest de la France.
A la fin de la séance, une jeune fille a demandé à prendre la parole. Devant une soixantaine d'élèves (et on sait combien le regard de l'autre peut être pesant à cet âge là), elle a expliqué que toute sa famille était raciste, et qu'elle, élevée dans ce contexte, ne s'était jamais vraiment interrogée sur ses propres croyances. Elle aussi s'imaginait donc raciste, depuis 13 ans. 
Jusqu'à ce qu'elle se retrouve avec Sweet Sixteen entre les mains, lecture imposée par sa professeure de français.
Je n'oublierai jamais les paroles de cette jeune fille. 
" Grâce à vous, madame, et à votre livre, j'ai l'impression d'avoir ouvert les yeux. Maintenant je sais que je ne serai plus jamais raciste, de toute ma vie".
C'est un souvenir que je chéris et que j'aime à ressortir de temps en temps, quand je doute ou quand je suis agressée sur le choix de mes sujets. Parce que si mon travail n'a servi qu'à une chose, à faire grandir une seule personne, alors je me dis qu'il n'est pas tout à fait illégitime. Et que quand il s'agit d'aller vers davantage d'humanité, on est tous concernés. 










 




Je finirai en citant Alain Mabanckou "Quand on ne regarde le monde que par le prisme de la politique identitaire, on est entré dans un espace qui est le contraire de la littérature.”




jeudi 5 mai 2022

White-saviorism

Des sauvages et des hommes, roman Casterman, 13 ans et + 




Dernièrement, une lectrice a soulevé - et regretté - le fait que ce soit Victor, l'homme blanc, qui permette de mettre fin à l'odieuse mascarade dont les kanaks furent victimes dans cette histoire. 
Je la remercie de me permettre de réfléchir à ce sujet...d'autant qu'elle l'a fait de manière  bienveillante et pas du tout dogmatique. 
Je n'ai pas du tout la prétention d'avoir un avis intéressant/pertinent sur cette question, mais voici ce qu'elle m'inspire en toute humilité (et naïveté, sûrement), à propos, et exclusivement à propos, de mon roman. 
Tout d'abord, je comprends évidemment que l'on puisse regretter le fait que - pour faire très simple- ce soit le personnage blanc qui sauve le noir opprimé (formulé de cette façon, cela paraît très caricatural, je ne pense pas que mon roman le soit, vous pouvez le lire ^^)
Cependant, nous sommes dans le cadre d'un roman historique, une fiction inspirée de faits réels. Et, comme à chaque fois que je travaille sur une époque ou une culture particulière, ma première préoccupation est celle de la vraisemblance. Je me dois de proposer un récit, qui, même s'il est romancé, offre l'assurance que l'histoire aurait pu se passer comme telle, qu'elle est représentative d'une époque, d'une société, de modes de pensées, même regrettables. Mon but n'est pas de ré-écrire l'histoire (même si l'envie, parfois, est là !). 

Dans "Des sauvages et des hommes", on peut donc se demander s'il aurait été possible de faire en sorte que les océaniens se tirent eux-mêmes de ce traquenard. 
Personnellement, au regard des recherches que j'ai effectuées sur l'époque et cette histoire en particulier, je pense - ce qui ne veut surtout pas dire que je cautionne - que non, et ce, pour plusieurs raisons. 

*Tout d'abord, en débarquant à Paris, les océaniens étaient complètement perdus. On peine à imaginer le choc, le contraste entre les quelques kilomètres de la réserve (c'est le terme de l'époque) dans laquelle ils étaient parqués en Nouvelle-Calédonie, et les grands boulevards parisiens. Ils étaient effrayés, à tel point qu'au départ, ils avaient même peur de sortir de l'enceinte de l'enclos.

[...] L’arrivée dans la capitale avait été saluée par des hourras, qui avaient vite laissé place à des exclamations, des stupéfactions, de l’effroi. Quelle circulation ! Quelle furie de vie, de mouvement ! La chaussée était envahie par des engins roulants de toute sorte, des autocars, des vélos avec ou sans remorque, des fiacres tirés par des chevaux, des motos chevauchées par des hommes en lunettes et bonnets de cuir, des automobiles luisantes aux lignes courbes…Et que faisaient tous ces passants, à marcher si vite ? Quel étrange quotidien les pressait ainsi ?

On était frustré, on n’avait pas les mots pour décrire cet inconnu, on se sentait bête et apeuré, comment parler quand on n’avait pas les étiquettes pour désigner ? Comment s’appelait cette chose-là ? Et cette autre ? À quoi servait-elle ? Et comment ? Était-ce dangereux ?

Jean, le postier, jetait parfois des mots que ses compagnons faisaient rouler dans leur bouche comme des friandises que l’on goûte pour la première fois. Kiosque. Feu de signalisation. Volets. Patlane. Ou non, Platane, plutôt.

On se disputait les places devant les fenêtres ou sur la plateforme arrière pour ne rien rater, tandis que les chaperons tentaient tant bien que mal d’éviter que l’un ou l’autre ne tombe sur la chaussée. On était heureux d’être à l’abri de cet habitacle de tôle, tous ensemble pour affronter ce nouveau monde. C’était un peu comme les nuits de cyclone, à plusieurs on avait moins peur.[...]



Sans compter que les organisateurs avaient tout à gagner à entretenir cette peur, pour que les océaniens restent sagement parqués dans leur enclos. Car comment les présenter comme des sauvages si on les voyait déambuler dans les rues de Paris en costume européen ? 
Dès lors, vers qui se tourner pour trouver de l'aide ? Comment procéder ? 


[....]

– Bien ! Mon équipe et moi allons vous répartir dans vos baraquements. Ensuite, nous vous remettrons vos costumes, et nous vous expliquerons comment tout cela va se dérouler. Je vous rappelle tout de même la règle la plus importante : interdiction absolue de sortir de l’enceinte du Jardin. Paris regorge de dangers contre lesquels votre innocence ne vous a jamais préparée. Certains quartiers sont de vrais repaires de brigands. Ces tristes sires n’hésiteront pas une seconde à vous détrousser ou vous passer à tabac sans vous laisser la moindre chance de vous en sortir. Caïds, trafiquants, arnaqueurs, vous n’imaginez pas la vermine qui grouille dans cette ville. Il y a même des faux-hommes ! 

À ces mots, les chaperons hochèrent gravement la tête.

Edou n’était pas rassuré. Il n’avait pas pensé que Paris puisse être si dangereux. Élisée s’inquiéta. Est-ce qu’au moins, dans ce village, ils seraient protégés ?Est-ce que cette palissade était solide ? Et qu’étaient-ce donc que ces faux hommes, en premier lieu ? 

[...]

 


*Ensuite, il ne faut pas sous-estimer l'impact de dizaines d'années d'oppression coloniale sur l'image que les peuples colonisés finissaient par avoir d'eux-mêmes. Insidieusement, l'image de ces peuples et de leur capacité d'action était altérée (un peu comme dans le mécanisme de perversion narcissique, finalement). Selon plusieurs historiens -chercheurs dont j'ai pu lire les travaux, l'engouement que l'on a pu observer pour le christianisme dans les colonies procède un peu du même mécanisme : si leurs dieux n'avaient pas pu empêcher l'invasion des blancs (le malheur associé, les maladies, etc), c'est que forcément, leur dieu à eux était plus puissant...



*Enfin, et je pense qu'il s'agit de l'argument essentiel, le statut même des océaniens ne leur laissait aucune latitude d'action. Ils n'avaient pas le statut de citoyen et peu de monde - et on le voit dans le livre - se préoccupait de leur sort et de leur bien-être (sinon, en premier lieu, leur vie dans leur île aurait été différente !). On les considérait comme des sous-hommes avec, certainement, une sensibilité et des besoins moindres que les blancs. De plus, on leur avait bien fait comprendre qu'ils n'étaient rien et que la moindre velléité serait sévèrement punie. On les menaçait d'emprisonnement, de ne jamais revoir leur île, car on avait peur qu'ils conduisent une insurrection au beau milieu du Jardin d'acclimatation. Comment dans ce cas intenter une quelconque action ? 


[...]

On n’avait pas le choix. Il ne fallait pas prendre ces spectacles pour autre chose que ce qu’ils étaient. Des rôles à jouer. La FFAC leur demandait de divertir le public. Pour quelques mois seulement. Et elle les rémunérait correctement.

Si on arrêtait de travailler, on serait forcés de quitter cet endroit, qui était l’unique logement que l’on avait. Il faudrait se débrouiller. Aller à Marseille. Prendre les billets de bateau. Les payer. On n’avait pas d’argent. Et personne pour en prêter. On ne connaissait rien ni personne de ce pays si étranger, on n’était même pas des citoyens, on n’était rien.

Et puis…il y avait autre chose, qu’on ne dit qu’à demi-mot.

Si on rompait le contrat, si on revenait prématurément…Tout se saurait. Et au pays, tout le monde connaîtrait la vérité. Tout le monde saurait ce qui s’était passé, ce qu’ils avaient été obligés de faire, ce qu’ils avaient déjà fait. L’humiliation serait partagée, elle se répandrait sans qu’on puisse l’arrêter, insidieusement, dans toutes les maisons, dans tous les lits, comme la fièvre des moustiques à la saison des pluies. Tout le monde saurait que pour les blancs, où que l’on aille, on ne serait toujours que des sauvages et des idiots que l’on peut berner. Tout le monde saurait qu’on avait trahi la mémoire des ancêtres, qu’on avait laissé dévoyer leurs rites en piétinant leur sens, leur complexité.

Et qui sait ce qui pourrait se produire ensuite ? Le sang avait assez coulé.

Les Chefs n’eurent pas besoin d’en dire plus.

On n’avait pas le choix.

Tout le monde sut qu’il faudrait donc réfréner la violence, pour ne pas être expulsés, pour que personne ne sache jamais rien, et pour être au-dessus d’eux,pour ne pas leur donner raison. Pour rester dignes.

Tout le monde sut qu’il faudrait se taire en rentrant.

Personne ne parla plus de la Pancarte et du programme.

Personne n’en parla plus, et même si on s’efforça de les enterrer bien loin, sous des peintures corporelles et des rires un peu forcés, ils étaient bien là, à chaque pas de danse, à voiler les yeux et à enduire les cœurs de chagrin. 



[...]

Lui aussi avait déjà réfléchi au problème, et il n’en voyait pas l’issue. Ils ne pouvaient pas sortir dans Paris tous seuls. C’était de la folie. [...] Ils se perdraient, à coup sûr, ou se feraient arrêter par les gendarmes. Par ailleurs, la perspective de faire une mauvaise rencontre les inquiétait toujours, même si ce n’était plus forcément pour les mêmes raisons qu’au départ. Car à force de voir les Parisiens, ils avaient repris confiance : en combat singulier, ces gringalets n’avaient aucune chance. Mais les surveillants leur avaient fait comprendre que leur force physique était loin d’être une protection. Un jour, en effet, un grand gaillard venu de Lifou avait menacé :

– La prochaine fois qu’un visiteur nous jettera des cailloux, du pain ou des cacahuètes, je l’attrape par le collet et je l’intègre dans le spectacle !

Le surveillant à qui il avait adressé ces doléances le lui avait fortement déconseillé :

– Je te rappelle que vous n’êtes pas citoyens français. À la moindre bagarre, c’est vous qui serez jetés en prison. Dieu sait si vous en sortirez, et si vous reverrez un jour vos cocotiers. 

[...] 



Au final, il est clair que l'on peut déplorer que les Océaniens n'aient pas pu se sauver eux-mêmes. Mais c'est précisément (aussi) ce que ce roman raconte de cette époque, l'oppression de peuples et l'ensemble des mécanismes qui les rendaient prisonniers d'une condition dans laquelle on voulait les maintenir. On vient observer l'homme noir dans son enclos avec curiosité, amusement ou indifférence, ou pour se rassurer sur son prétendu degré de civilisation. La seule façon de faire éclater le scandale est qu'un homme blanc se montre dans la même position. C'est terrible. Et le pire, c'est que finalement, on n'a pas tellement évolué. Faudrait- il que des français, des anglais ou des allemands aillent se noyer dans la méditerranée pour que l'on réagisse vraiment ? 

jeudi 10 février 2022

Fenua chéri

 Ah, Tahiti...ses couleurs, ses odeurs, les to'ere qui font battre le cœur et qui donnent envie de danser, le sourire des gens, leurs yeux rieurs, la saveur des papayes ou des mangoustans, la puissance de la culture maohi, l'exubérance de la nature ... à défaut de retourner y vivre pour de vrai, j'utilise mon clavier ! 
Je suis donc très heureuse qu'une série de petits romans 6/9 ans voie le jour aux fabuleuses éditions Au vent des Iles





Delphine Garcia illustre les aventures de nos deux héros, Poema et Tunui. Elle a vécu à Tahiti lorsqu'elle était enfant et je crois qu'elle est aussi enchantée que de moi de cette collaboration ! Je remercie Marie Dupont de m'avoir soufflé son nom. 

Pour l'instant, 2 tomes sont prévus. D'autres viendront si le succès est au rendez-vous.  Chaque livre comprend un petit roman ainsi qu'un appendice de type "Le sais-tu" (en relation avec le thème principal du livre) + des petits jeux. 


Le premier tome s'appelle La plage aux tortues et parle donc, comme vous l'aurez compris, des ornithorynques (mais non, des tortues)(humour désopilant). 
Il sera disponible le 3 mars prochain ! 











lundi 8 novembre 2021

Des sauvages et des hommes

Quand j'habitais à Tahiti, je ne manquais jamais d'aller au FIFO (Festival International du Film documentaire Océanien), où l'on pouvait voir des courts métrages époustouflants en provenance de toute l'Océanie. C'est à cette occasion que j'ai découvert l'histoire des Kanaks exhibés au Jardin d'acclimatation en 1931, via un film consacré à Christian Karembeu, dont le grand-père avait fait partie des engagés officiellement partis pour montrer leur culture aux parisiens. Cette histoire m'a profondément marquée. 





Pendant longtemps, je l'ai gardée dans un coin de ma tête, sans savoir comment trouver une façon de m'en emparer. Je cherchais un lien avec le présent, une histoire de non-dits, d'humiliation refoulée, de violence contenue et sédimentée, reportée sur plusieurs générations, tout en me gardant bien de porter un jugement. 
L'année dernière, peut-être parce que mon compagnon avait évoqué la possibilité de candidater pour un emploi en Nouvelle-Calédonie, cette histoire a ressurgi. 
Et j'ai décidé qu'il fallait peut-être tout simplement raconter l'histoire, un peu à la façon de Sweet Sixteen, c'est à dire en restant fidèle au contexte historique, aux tenants et aboutissants de cet épisode, à l'époque et ses modes de pensées, mais en y mêlant des éléments de fiction..si tant est qu'une documentation suffisante puisse exister. 
Je me suis donc embarquée pour de longs mois de recherches dépassant largement la seule histoire de cette mission culturelle vendue à la centaine d'engagés.
Construction du racisme et évolution des théories entre monogénisme et polygénisme, conquêtes coloniales, zoos humains, France de l'après grande guerre, mode de pensées, courants artistiques et littéraires, architecture...mais aussi, bien sûr et surtout, l'histoire très particulière de la Nouvelle-Calédonie -longtemps présentée comme le pendant négatif de l'Eden tahitien - entre acculturation occidentale forcée et défense des cultures traditionnelles, et des impacts économiques, sociétaux, psychologiques qui ont été engendrés. Au delà de tout cela, je suis maintenant tout à fait incollable sur la culture de l' igname comme indicateur du temps social, les bambous gravés, le syncrétisme religieux ou l'échec des colons Feillet ;-)  


Le roman s'appelle Des sauvages et des hommes. Publié par les éditions Casterman en avril prochain, il sera à lire à partir de 13/14 ans. Les documents d'archive que vous pourrez y trouver (coupures de journaux, contrat de louage, lettres...) sont réels. 
Pascal Blanchard, historien et spécialiste de la question coloniale, nous fait l'honneur de le postfacer, via un éclairage sur les "zoos humains". 



Véritables coupures de journaux de 1931



Je remercie toutes les personnes, concernées de près ou de loin par la Nouvelle Calédonie, qui l'ont déjà lu, et avant tout bien sûr, mon éditrice pour sa confiance. 



Illustration de couverture Aline Bureau



Voici le premier chapitre.
(j'utilise le mot péjoratif "canaque" qui était celui qui était en vigueur à l'époque, l'orthographe "Kanak" n'ayant été rétablie que dans les années 70 sous l'impulsion de JM Djibaou.)



FÉVRIER 1930

 

 S’il y avait bien une chose que Georges Bartholomoy avait en horreur, c’était qu’on le dérange pendant qu’il fumait son cigare. 
Installé dans un fauteuil aux accoudoirs patinés par des années de discussions animées, il venait justement d’allumer un corpulent Havane. C’était une pépite réconfortante et subtile, aux notes de caramel et de cuir, dénichée par son fournisseur de la rue Saint-Honoré. Son seul défaut était le prix, dont il avait été contraint de s’acquitter avec ses propres deniers, les finances de la Fédération ne permettant plus de financer ce genre de petits plaisirs. 
La porte s’ouvrit alors que Georges Bartholomoy tirait sur la deuxième des trois bouffées destinées à l’allumer. De surprise, il en avala la fumée et fut pris d’une quinte de toux pour le moins désagréable. Pour tout dire, il avait la gorge en feu. Devant lui se tenait Maurice Seguin, ami de longue date et Secrétaire général de la Fédération française des anciens coloniaux. Les yeux écarquillés, en sueur et bras de chemise, il semblait miraculeusement délivré de cet assoupissement corporel qui le caractérisait.
 Des Canaques ! cria Seguin en dressant au plafond un index triomphant.
Bartholomoy s’était levé, moins pour accueillir son ami que pour tenter de reprendre une respiration normale. Ses yeux le piquaient, tout comme l’irritation qui lui était montée au nez. Un cigare de ce prix !
– Eh bien, quoi, des Canaques ? toussa Bartholomoy dans un mouchoir tiré de sa poche. Ils ne sont pas aux portes de Paris, que je sache !
Seguin s’avança vers son ami et lui empoigna les bras.
– La voilà, la solution à nos problèmes de trésorerie. Des Canaques ! Des Canaques à Paris !
Bartholomoy se débarrassa de l’étreinte de Seguin pour déposer son cigare éteint dans un cendrier en nacre, ramené du Tonkin ou de Cochinchine, il ne savait plus, avec le temps et le développement de l’empire colonial, la Fédération était devenue un vrai cabinet de curiosités.
- Eh bien, explique toi ! C’est insupportable, à la fin.
Seguin se dirigea dans le canapé et se laissa tomber à sa place habituelle, côté droit, au plus loin de la cheminée (il transpirait toujours tellement qu’il fuyait toute source de chaleur superflue).
– Bien. Tu n’es pas sans savoir que l’année prochaine se tiendra l’Exposition coloniale, au bois de Vincennes.
Bartholomoy ne prit même pas la peine de répondre. Evidemment. L’Exposition coloniale de 1931 était déjà de toutes les conversations. Entièrement dédiée à la gloire de la mission civilisatrice de la Troisième République, elle s’annonçait grandiose. L’événement de la décennie. Deux cents colonies y seraient représentées, du Gabon à la Guyane, en passant par le protectorat du Maroc ou les Indes. Chacune d’entre elles occuperait un pavillon fidèle à l’architecture de son territoire. Aux dernières nouvelles, un mini-chemin de fer et quarante-six bateaux seraient affrétés pour le plus grand plaisir des visiteurs, sans compter les restaurants, les fêtes et les parades dans les rues. Les Parisiens vivraient une expérience unique : faire le tour du monde en une journée, tout en bénéficiant d’une leçon de choses et d’humanité ! Encore une preuve que les bienfaits de la colonisation s’étendaient bien au-delà des frontières des territoires concernés.
Seguin reprit :
– Je tiens de source sûre qu’aucun Canaque ne sera envoyé. L’édification du pavillon de Nouvelle-Calédonie va déjà coûter plus de 375 000 francs, les conseillers généraux de l’île ne peuvent pas débourser un centime de plus.
Il ménagea une pause mystérieuse, qu’il employa à rouler les pointes de sa moustache relevée aux extrémités, façon 1900.
– C’est notre chance, Georges. Profitons de ce manque pour faire venir une troupe !
 Mais pour quoi faire ? s’esclaffa Bartholomoy.
– Comment ça, pour quoi faire ? Pour les exposer, voyons ! Les Canaques ont toujours eu beaucoup de succès, tu sais bien.
Bartholomoy hocha la tête. Lui-même gardait un souvenir vivide de la dernière exhibition de Canaques, en 1889, alors qu’il avait huit ou neuf ans. Par la suite, il avait passé plusieurs semaines à « jouer aux Canaques » avec ses frères, et tous s’étaient beaucoup amusés à terrifier la femme de chambre, à grand renfort de grimaces et de hurlements.
– Nous offrirons un spectacle autrement plus passionnant que celui d’indigènes présentant benoîtement leur artisanat, poursuivit Seguin. Des Canaques ! Des Canaques assoiffés de sang !
Amusé, Bartholomoy enfonça ses pouces dans les poches de son veston.
– Des canaques assoiffés de sang ? Tu sembles oublier un détail.  Le maréchal Lyautey l’a dit lui-même, « aucune monstruosité indigène indigne de la République », ne sera tolérée dans l’enceinte de l’Exposi...   
D’un geste de la main, Seguin coupa la parole de son ami.
– Attends, je n’ai pas terminé.
Il inclina son buste en avant, offrant à Bartholomoy le  spectacle peu engageant de son front luisant de transpiration :
–  Ecoute, car c’est là que réside toute la subtilité de la manœuvre. Pour garder la main sur le contenu de l’exhibition, nous exposerons les Canaques en marge de l’Exposition coloniale. Au Jardin d’Acclimatation, à côté des crocodiles. Je viens d’en obtenir la confirmation : il est possible de louer un enclos, à un prix tout à fait raisonnable.
Seguin se rengorgea. Bartholomoy se leva et alla se poster près de la fenêtre, ourlée de rideaux aux motifs géométriques qu’avait choisis son épouse, toujours au fait des tendances. Elle avait un goût très sûr, quoiqu’un peu dispendieux. Mais les deux n’allaient-ils pas de pair ?
Bartholomoy jeta un œil distrait dans la rue. Faire venir des Canaques serait fort coûteux. Et rien ne garantissait le retour sur investissement. Les finances de la Fédération étaient suffisamment mauvaises pour qu’on ne monte pas de tels projets sur un coup de tête. Or, en tant que président de la Fédération, Bartholomoy se devait d’agir avec circonspection. Mesure. Discernement.
Dans cette optique, il demanda :
– Et pourquoi pas des girafes ou des hyènes ? Ce serait tout aussi exotique. Et plus raisonnable, à tout point de vue.
– Mais pour le frisson, mon ami ! Le frisson ! s’exclama Seguin en levant les bras au ciel.
Son œil gauche se plissa, sa voix se fit plus compacte :
– Tu sais que je suis toujours très introduit dans les salons. J’ai appris qu’André-Paul Antoine et Robert Lugeon allaient bientôt présenter un court-métrage tourné aux Nouvelles-Hébrides. Nouvelles Hébrides ou Nouvelle-Calédonie, pour le quidam, c’est bonnet blanc et blanc bonnet.
– Certes.
– Le film s’intitulera « Chez les mangeurs d’hommes ». Il promet des scènescroquantes. Voilà de quoi relancer la mode des océaniens ! Et préparer le terrain pour notre exhibition.
Bartholomoy s’avança vers le canapé pour gourmander son ami.
– Voyons, Seguin, toi et moi sommes bien placés pour savoir que, grâce aux bienfaits de notre présence sur leurs terres, les Canaques ont fini par se débarrasser de cette fâcheuse manie d’anthropophagie.
Seguin arqua un sourcil malin :
– Oui, mais le public, lui, l’ignore.
Bartholomoy acquiesça, pensif. C’était un fait somme toute curieux : malgré leur engagement (forcé, certes) aux côtés de la patrie pendant la Grande Guerre, on persistait à prendre les Canaques pour les pires sauvages que la terre ait jamais portés. En vérité, on semblait même y prendre un certain plaisir. Ou un plaisir certain.
Seguin se leva en ahanant, avant de venir se poster en face du président.
– Le public veut du frisson, le public veut se faire peur, le public veut voir
Il marqua une pause :
–…des bêtes.
Puis il lui passa un bras autour de l’épaule, comme pour mieux l’entraîner dans ses pensées.
– Offrons-leur. Offrons-leur un voyage dans les tréfonds de l’inhumanité. Les cannibales de Nouvelle-Calédonie. Ne vois-tu pas la foule qui se presse contre les grilles, les épouses qui frémissent au bras de leur mari, les enfants à qui l’on promet des crocodiles, des sauvages ET des cornets de friandises ?
Bartholomoy imaginait parfaitement la scène. Les indigènes pourraient danser le pilou-pilou et dévorer de la viande à mains nues.
– Nous pourrions faire un prix, s’emballa Seguin. Crocodiles et Canaques, 8 francs les deux visites. Ou même un abonnement, pour venir chaque dimanche. Je vais faire des calculs précis. Mais je suis persuadé qu’avec un peu d’habileté, il est possible de dégager un joli bénéfice. Qui nous permettrait de rembourser nos dettes et de financer nos prochaines actions. Depuis le temps qu’on annonce la construction d’un orphelinat à Toulouse !
Bartholomoy cacha son malaise en retournant chercher son cigare. L’installation de la Fédération dans ce nouvel appartement de deux cents mètres carrés n’avait peut-être pas été sa meilleure décision.
– Pourquoi pas, marmotta le président. C’est à considérer.
– C’est à considérer rapidement ! Une telle entreprise nécessite de l’anticipation. Il faut plus de deux mois pour rallier la France depuis la Nouvelle-Calédonie. Sans compter qu’on doit obtenir l’accord de Guyon.
À ces mots, Bartholomoy reprit une posture assurée. Sur ce plan, ce ne serait qu’une pure formalité. Le Gouverneur de Nouvelle-Calédonie, Joseph Guyon, était un ami. Il en ferait son affaire.
– Alors, fournis-moi des chiffres. En plus du voyage, il faudra les loger, les habiller, les nourrir. Les ignames ne poussent pas sur le Champ-de-Mars.
Il attrapa une allumette dans le pyrogène en bronze, qu’il frotta contre la partie rugueuse pour enflammer le bout de son cigare. Une odeur réconfortante se déroula aussitôt.
Des Canaques.
Pourquoi pas.
Et surtout, quoi de plus concret pour soutenir la mission civilisatrice de la colonisation, à l’heure où certains illuminés se permettaient d’émettre des protestations ? Montrer au peuple parisien dans quel état primitif on avait trouvé ces populations serait bien plus efficace que la meilleure des argumentations.
Bartholomoy tira une longue bouffée de son cigare.
Sans compter que les Canaques seraient sûrement très heureux de venir présenter leur culture à Paris.
Oui, examiné sous cet angle, c’était presque une bonne action.