J'ai quitté la Polynésie (quelle idée) au printemps 2016 et suis donc désormais disponible pour des rencontres scolaires. A bientôt !



vendredi 5 février 2010

De la sueur et des larmes ...

J'ai bossé, bossé, enquiquiné mon homme, sué, sué et sué (bon c'est une image hein, n'allez pas imaginer des trucs, non plus) et j'ai fini par tout réécrire mon roman pour qu'il s'adresse à de jeunes collègiens, sur les conseils avisés de mon éditeur préféré. Et ce n'a pas été une mince affaire, vu que la V1 s'adressait plutôt à des écoliers. Vous imaginez le travail, il a fallu tout changer : les cadres de références, la manière de parler etc etc.....
Et vu qu'au final [tragédie], il ne l'a pas pris quand même - d'où les larmes-, je cherche un éditeur qui voudrait donc bien, de ses petits doigts magiques, faire en sorte que ledit texte se trouve une existence de papier...

Ami lecteur, si vous avez un petit moment pour vous dire ce que vous en pensez ? Allez, je vous en mets un petit petit morceau.....


1.

Aujourd’hui, ça fait un mois que j’ai rencontré Chine. Un petit mois de rien du tout, alors que j’ai l’impression de la connaître depuis toujours. Chine, ce n’est pas le pays, mais ma copine.
C’est la première fois que je suis amoureux et que c’est réciproque. Non, en fait c’est la première fois que je suis amoureux tout court. Alors il faut que je fasse très attention, parce qu’entre elle et moi, c’est tellement fort que c’est impossible que ça m’arrive une deuxième fois.

Je m’appelle Timothée, j’ai 12 ans et j’ai déjà déménagé 4 fois. Et à part ça, j’ai une vie tellement ordinaire que je parfois, je me demande à quoi elle sert. Enfin, ça, c’était jusqu’à ce que je rencontre Chine.
Chine, c’est la première personne qui m’a parlé quand je suis arrivé dans mon nouveau collège.
Je déteste être le nouveau, ce qui tombe mal parce que justement, ça m’arrive souvent. Tout le monde vous regarde comme si vous étiez en slip ou comme si on vous avait refilé les chaussures de votre grand-père, ou les deux à la fois. Il faut traverser toute la classe sous les regards des élèves qui se retournent au fur et à mesure, ça donne l’impression d’avoir des semelles en plomb.
Quand je suis arrivé dans la classe, je l’ai tout de suite remarquée. C’est comme si tout avait été en gris et blanc, sauf son pull rouge et elle dedans. Elle avait d’épais cheveux qui coulaient comme de l’encre sur ses épaules et quelque chose de très étrange, qui me donnait envie d’aller vers elle alors qu’elle semblait très distante. Elle était là sans être là, on aurait dit que quoi qu’il puisse se passer, elle n’était pas concernée.
- Timothée ? Timothée !
La voix de la prof principale, qui m’avait planté sur l’estrade pour me présenter aux autres, m’a fait sursauter. Elle aurait pu dire que je m’appelais Jean-Gyrophare et que j’étais champion de mots-croisés que je ne l’aurais même pas remarqué. J’étais complètement hypnotisé par la Fille aux Cheveux d’Encre, ça me faisait presque mal de la regarder.
La prof a continué :
- Voyons, Timothée…où est-ce que tu vas t’installer ? Tiens, va donc là-bas, à la table de Chine.
Sur le coup, je n’ai pas très bien compris. C’était quoi, cette histoire de tables chinoises ? De quoi est-ce qu’elle me parlait ?
Et puis la Fille au Cheveux d’Encre s’est levée et j’ai réalisé que Chine, c’était comme ça qu’elle s’appelait. Chine.
Chine Chine Chine. J’ai répété plusieurs fois le prénom dans ma tête et j’ai décidé que ça lui allait parfaitement bien, parce que c’était un prénom incroyable. Comme elle.
D’un coup, je me suis senti mal. Qu’est ce que j’allais bien pouvoir lui dire ? Et pourquoi j’avais mis ce ce pull à carreaux ? Elle allait me trouver complètement nul.
La prof principale m’a tapoté le dos. J’ai inspiré un bon coup et j’ai commencé la Grande Traversée de la classe. Ce qui est bizarre, c’est qu’en fait, je n’avais pas de semelles en plomb à traîner, d’ailleurs, c’est la première fois que ça m’arrivait.
Elle m’a regardé dans les yeux, ça m’a cloué sur place, avant de dire d’une voix très calme et assurée :
- Salut. Je m’appelle Chine.
C’est comme ça qu’entre nous, ça a commencé.

2.

- Bon alors, tu viens ?
Chine a sa voix de fille contrariée, comme à chaque fois que je discute avec quelqu’un d’autre qu’elle. Mais finalement, si elle me veut entièrement pour elle, c’est la preuve qu’elle m’aime, non ? Alors je fais semblant de soupirer, mais au fond de moi, ça me rend heureux. Et ça me rassure, aussi, parce que par rapport à elle, j’ai toujours l’impression d’être aussi intéressant qu’un documentaire sur l’histoire de la tringle à rideau. Ca a commencé dès le premier jour, pendant un cours de géo. On était en train de cartographier les cours d’eau du continent africain, quand elle m’a sorti comme ça, au milieu de rien :
- Quand j’étais petite, j’ai habité au Kenya, à Nairobi. Dans la savane, il faut faire attention à ne pas tomber sur une lionne avec ses petits. C’est très dangereux, les lionnes.
- Et alors, qu’est ce qu’on fait si on en voit ? j’ai chuchoté en l’imaginant au milieu des herbes hautes.
- Tu recules doucement en la regardant droit dans les yeux, mais surtout tu ne te retournes jamais. J’ai pensé à mes parents qui n’arrêtaient pas de nous faire déménager et qui n’étaient même pas fichus de nous emmener dans des endroits comme ça. Chine croisait des lionnes énervées dans la savane, et moi, la seule chose que je pouvais raconter des villes où j’avais habité, c’est qu’en Alsace j’avais eu la coqueluche, que l’essence de notre voiture avait gelé dans le Jura et qu’à Valenciennes, on ne dit pas serpillière mais wazingue. J’ai cherché un truc à raconter, n’importe quoi qui aurait pu me rendre un peu moins ordinaire, mais je n’avais rien. Même ma cicatrice au sourcil, je dis toujours que je me la suis faite dans un championnat de surf alors qu’en vérité, je n’ai jamais vu l’océan. En vrai, elle date de la fois où je suis cogné en ouvrant trop fort la porte du placard de la salle de bain. C’est drôle à pleurer.
Quelques minutes plus tard, la fin du cours a sonné.
- J’aurais préféré ne jamais y aller, a soudain ajouté Chine..
- Où ça ? j’ai répondu sans réfléchir, parce que j’étais toujours occupé à chercher comment continuer la conversation.
Chine m’a répondu d’un air excédé et j’ai eu l’horrible impression d’être le pire crétin qu’elle n’ait jamais rencontré, ce en quoi elle aurait eu raison. Qui d’autre que moi se serait laissé déconcentrer pendant que la Fille aux Cheveux d’Encre parlait ?
- Au Kenya ! Tu ne m’écoutais pas ?
- Bien sûr que si ! j’ai aussitôt répondu en espérant que ça sonne évident. Je me suis dépêché d’ajouter :
- Ne pas y être allé ? Au Kenya…Tu rigoles ? Moi, la seule chose que je connais de l’Afrique, c’est le magasin de Maalik en bas de chez moi !
Chine m’a regardé dans les yeux et il m’a semblé que les siens prenaient toute la place sur son visage. On s’est levés pour sortir de la salle et elle m’a soufflé :
- Mes parents sont morts quand on était là-bas.
Je me suis senti encore plus idiot. J’ai voulu faire quelque chose, disparaître ou l’embrasser mais pour cela, il aurait fallu être lâche ou courageux. Et je n’ai même pas été fichu d’être l’un des deux. Alors j’ai continué d’avancer sans rien dire et j’ai foncé dans Bertille qui s’était arrêtée en plein milieu de la classe pour refaire son lacet.

Ce qui est incroyable, c’est qu’après une entrée en matière aussi désastreuse, Chine a continué à me parler. A moi, Timothée Lambert, le type le plus désespérément ordinaire de la terre. Et ce qui est encore plus dingue, c’est qu’on s’est même tout de suite bien entendus.
En fait, comme il ne m’arrive jamais rien, j’ai vite compris qu’il fallait que je mise sur autre chose que sur lui en mettre plein la vue. La faire rire. Lui faire plaisir. Ou l’écouter. Je veux dire, l’écouter vraiment, et parler de choses qu’on a au fond de soi et qu’on ne partage avec personne d’autre.
Et ce n’est pas difficile. De toute façon, je crois que je serais prêt à faire n’importe quoi pour qu’on me laisse seulement la regarder.
- Timothéeeeeeeee !
Je serre la main de Matthieu et je file rejoindre Chine qui fait la tête de quelqu’un qui attend depuis 12 ans.

3.

Chine m’attend, assise sur les marches de l’église. Avec ses converses et sa jupe blanche étalée tout autour de ses genoux, elle est belle comme un chou à la crème ou une danseuse.
Chine, c’est la seule fille du collège qui porte autre chose que des jeans ou des pulls couleur de rien. Quand elle met son short bleu électrique, on ne voit qu’elle dans les couloirs, mais elle s’en fout. En fait, je crois qu’elle aime bien ça, être remarquée. Etre le centre de l’attention. C’est une autre raison pour laquelle je l’admire. Moi, moins on me regarde et mieux je me porte.
- J’en ai marre de t’attendre ! elle grogne sans même lever les yeux.
Je cherche quelque chose qui pourrait faire rire une danseuse énervée. Mais je ne trouve pas. Au collège, à la place de l’anglais, on ferait mieux d’apprendre à être spirituel, ça serait plus utile.
- Allez, viens, je lui dis. Tu veux qu’on aille au photomaton ?
Chine, elle adore ça, je ne compte plus le nombre de fois où elle m’y a traîné. Elle se prend en photo en prenant des poses de cinéma et ensuite, elle déjante complètement. Et moi, il faut que je fasse pareil.
Chine marche à côté de moi, sans un mot. Et puis d’un coup, elle se met à pleurer. Sans me prévenir, rien ! Qu’est ce qu’elle a ?
- Qu’est ce que j’ai dit ? Tu ne veux pas y aller ? Hé, attends, on n’est pas obligés, je disais ça pour te faire plaisir, moi !
Elle secoue la tête pour dire que ce n’est pas ça.
-T’as mal quelque part ? T’as l’appendicite ? T’as…tes trucs de fille ?
Elle lève les yeux au ciel. Toujours non. Parfois, c’est un peu compliqué, une copine.
- Ben qu’est ce que t’as ? Dis-moi !
Chine lève la tête et me regarde avec ses grands yeux inondés, elle doit me voir tout flou :
- C’est mon anniversaire, aujourd’hui…et tout le monde s’en fout !
Je ferme les yeux en me traitant de tous les noms. Comment j’ai pu oublier son anniversaire ?
Il faut dire que j’ai des circonstances atténuantes, aussi. C’est quand même un peu à cause de la prof de maths, si je ne m’en suis plus rappelé. Déjà, elle nous a rendu les interros et on a tous eu des notes minables, même Chine qui est plutôt bonne, d’habitude. Et puis après l’intercours, elle ne retrouvait plus ses lunettes et il a fallu que toute la classe l’aide à les chercher, ce qui n’a servi à rien, d’ailleurs, car on ne les a pas retrouvées. Elle a des tout petits yeux, la prof, sans ses lunettes, ça lui fait une tête de fouine. Alors voilà, ça m’a perturbé et je n’ai plus repensé à l’anniversaire de Chine.
Je suis planté au milieu du trottoir avec ma danseuse qui renifle comme un déménageur quand soudain, j’ai une idée.
- Viens, suis-moi !
Je lui attrape le bras et on fait demi-tour.
- Mais qu’est ce que tu fais ? demande Chine en me regardant monter les marches de l’église.
- Tu verras ! Allez, viens, je te dis !
Je pousse la porte en bois et le temps que mes yeux s’habituent, je ne vois rien du tout. Je respire à fond l’air sombre et froid. Ça sent une odeur ….une odeur d’église, quoi. J’aime bien cette odeur, ça me donne l’impression d’être complètement ailleurs, dans un endroit où le temps se repose.
Autour de nous, il n’y a que du silence et un vieux qui dort sur la rangée du milieu. Soudain, j’ai très envie de hurler « ohééééé », comme quand j’étais petit, juste pour voir comment ça résonne.
- Ferme les yeux, je chuchote à Chine.
Je vérifie qu’elle ne triche pas et je l’entraîne dans le coin des vœux à 2 euros, là où il y a tous les cierges. On met de l’argent dans une tirelire en fer-blanc, on allume une bougie et on peut faire un vœu. Enfin, personne n’est là pour vous obliger, mais il vaut mieux faire un vœu, sinon ça fait cher la lumière. J’imagine que ceux qui ont besoin d’un gros coup de main donnent plus. Je ne sais pas si ça marche, je n’ai jamais essayé, je ne vais jamais à l’église. Ma mère dit qu’on n’a pas besoin d’aller voir un curé pour croire en quelque chose. Je crois que je suis d’accord avec elle. A mon avis, c’est comme l’amour : c’est à l’intérieur de soi que c’est le plus fort.
En tous cas, c’est beau, ces petites flammes dans l’obscurité. Le visage de Chine est tout décoré d’ombres de lumière qui dansent.
Je fouille mes poches. Je n’ai rien dans celle de droite et la monnaie du pain d’hier dans celle de gauche. Je compte. 15 centimes. Ça ne fait quand même pas beaucoup, pour un vœu, 15 centimes. Ca doit à peine être assez pour demander d’avoir deux fois de la pizza.
Dans la poche de derrière, je trouve un ticket de bus. Allez, y’a personne, ça fera l’affaire. L’important, c’est de donner quelque chose, non ? En plus il n’est même pas composté. Je glisse mon ticket dans la boite. Il y a une grande bougie sur la gauche, mais je ne la prends pas, faut pas exagérer. En équivalent-tickets, elle vaudrait tout le carnet. J’en choisis une plus petite et pendant que je l’allume, je fais mon vœu.
Je souhaite que Chine et moi, on s’aime toujours.
- Tim ! chuchote Chine qui attend toujours, les yeux fermés. C’est bon ? Je peux ouvrir ?
Mince, je l’avais presque oubliée !
- Oui oui, vas-y, c’est bon !
Elle ouvre les yeux, et sans qu’elle ait le temps de demander quoi que ce soit, je lui crie « Bon anniversaire ! » et je lui dis de souffler les bougies.
Pendant quelques secondes, Chine ne dit rien. Puis soudain, elle éclate de rire, ça résonne dans toute l’église. Elle essaie de souffler sur les cierges mais comme elle rit de plus en plus, elle est obligée de recommencer 3 fois. Ça fait comme une cascade de rires et moi, je la regarde en souriant parce que c’est quand elle rit de cette manière, exactement de cette manière, qu’elle est la plus jolie. Ça lui dessine des petites fossettes juste en dessous des yeux. Il faut être attentif pour ne pas les rater. Elles se méritent
. Chine rit toujours si fort que le papi ne dort plus. D’ailleurs il ne dort tellement plus qu’il vient vers nous, d’un air carrément pas content.
- Hé, vous deux !
Chine et moi, on sort de l’église en courant. Il peut bien continuer à crier qu’on ne s’en tirera pas comme ça et que le curé le saura, de toute façon, on s’en fout. On rigole comme des bossus, et pour l’instant, il n’y a que ça qui compte.

4.

- Là-haut, c’est ma chambre.
On est tout en bas d’une maison qui est si grande que ça me fait mal au cou de la regarder. J’en ai rarement vu des comme ça : il y a presque autant de fenêtres que là où j’habite, sauf que moi, c’est un immeuble.
Tout à l’heure, avec mon idée d’anniversaire à l’église, j’ai vraiment été inspiré. Après, Chine était tellement de bonne humeur qu’elle m’a invité chez elle. Elle dit que c’est la première fois qu’elle amène un garçon du collège. Je suis assez fier, non, très fier, parce qu’être le premier à aller chez elle, ça veut forcément dire quelque chose. Je pense que ça signifie qu’à ses yeux, je ne suis pas comme les autres. Enfin il me semble.
Je n’aurais jamais pensé que regarder une fenêtre me rendrait si heureux. En fait, je ne suis pas seulement fier, je flotte sur un petit nuage, à quinze mille de tous les autres, de tous ceux qui sont populaires, qu’on choisit toujours pour être capitaines de l’équipe de foot ou que les filles regardent en gloussant. Alors pour la remercier de tout ce bonheur qui explose dans mes poumons, je lui promets de lui fêter son anniversaire tous les mois.


Chine pousse la porte de sa maison. A l’intérieur, on se sent tout petit. C’est immense et il y a une bonne douzaine de lustres allumés et des tableaux géométriques sur les murs, ça me rappelle le musée qu’on avait visité avec ma classe de CM2. C’est dommage que je n’ai pas d’appareil photo parce que ma mère, quand je vais lui raconter, elle ne me croira jamais. Chine referme la porte, elle est très haute et pleine de trucs sculptés, quand un monsieur très propre qui n’a pas l’air d’être un comique arrive vers nous. Je me demande qui il est. Peut-être qu’ils font aussi galerie, ou musée, et qu’il va me demander de payer une entrée.
Il se penche tout raide et tourne la tête vers Chine :
- Et ce jeune homme, j’imagine que c’est un camarade de classe ?
« Jeune homme ». « Camarade ». En fait, il est marrant, ce type ! Je ne crois pas qu’il soit là pour me réclamer de l’argent, alors je lui dis « bonjour monsieur » avec mon air très poli, celui qui fait plaisir à ma mère.
- Papa et maman sont là ? demande Chine en lui donnant sa veste.
- Vos parents rentreront tard ce soir, mais ils ont fait livrer un très beau gâteau pour votre anniversaire. Avec des physalis.
Chine a l’air d’être déçue, je le vois dans ses yeux. Peut-être qu’elle ne voulait pas de phy…comment il a dit déjà ? Je n’ai jamais entendu un nom pareil. De quoi peut-il bien parler ?
Chine soupire et demande :
- On pourrait en avoir dans ma chambre ?
Sans attendre la réponse, elle m’attrape par le bras et me dit de venir parce qu’elle va me montrer ses affaires. On monte un grand escalier en pierre et elle me raconte une histoire de rambarde mais je n’écoute pas. Il y a trop de questions que je me pose depuis qu’on est arrivés. Déjà, à quoi sert exactement le type ou à combien peut se monter la note d’électricité. Et surtout, ce que je n’arrive pas à comprendre, c’est qu’elle ait parlé de ses parents. Elle a peut-être été adoptée ? Parce que si ses vrais parents sont morts au Kenya, j’ai du mal à comprendre comment ils ont pu commander son gâteau d’anniversaire.

Dans sa chambre, je pensais que Chine allait me montrer des masques africains ou des dents de crocodile, mais j’ai beau regarder, je ne vois rien. Même pas un portrait de zèbre.
Par contre, elle a une télé. Un écran plat, en plus. Elle m’explique qu’elle ne la regarde pas tellement, mais que ça faisait plaisir à ses parents qu’elle en ait une et puis pourquoi je fais une tête pareille.
- Tu les as depuis quand, tes parents ? je lui réponds.
Chine fronce les sourcils :
- Ben…depuis que je suis née ! C’est débile, ta question !
- Je croyais qu’ils étaient morts en Afrique !
Chine me regarde comme si je venais de lui proposer de la glace à la viande.
- Nimporte quoi ! Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que c’est toi qui me l’as dit, tiens !
Elle fronce les sourcils comme si elle cherchait de quoi je pouvais bien parler puis éclate de rire.
- Bah, allez, c’était une blague, quoi ! T’es bêta, tu crois tout ce qu’on te dit !
Elle rigole, mais ça ne sonne pas pareil que tout à l’heure, à l’église. Je crois qu’elle se moque de moi, et ça, ça ne me donne pas envie de rire du tout. J’ai une grosse boule dans la gorge. Pourquoi elle m’a invité, si c’est pour me dire des trucs pareils ? C’est ma copine, ou quoi ? Je ne me sens pas bien. Il fait chaud, personne n’ouvre les fenêtres, ici ? Et puis j’ai l’impression d’être comme une tâche sur un t-shirt blanc, dans cette maison remplie de trucs qui me sont complètement inconnus. Je vais rentrer chez moi, oui, voilà ce que je vais faire.
On toque à la porte. Chine crie « ouiii !». C’est un gros gâteau au chocolat parsemé d’espèces de minuscules lanternes de papier avec derrière, le monsieur qui le porte.

Je n’avais pas très faim mais j’ai quand même accepté de rester pour manger du gâteau, déjà par politesse et ensuite parce que je ne voulais pas partir sans avoir vu les physalis. J’ai regardé Chine cueillir une petite lanterne. Elle l’a ouverte du bout des doigts et c’est là que j’ai aperçu la petite cerise orangée qui s’y trouvait cachée. Avec un sourire à tomber par terre, Chine m’a tendu le physalis.
- J’adore ça, les amours en cage, pas toi ?
J’ai marmonné un « oui » pour ne pas passer pour un idiot et j’ai croqué le petit fruit inconnu.

J’ai bien fait de ne pas partir tout de suite, parce que c’était le meilleur gâteau que j’aie jamais mangé. C’est clair, il ne vient pas du supermarché.
Chine est debout devant moi, elle me fait des démonstrations de judo, je la regarde comme si j’étais au spectacle. Elle fait des mouvements dans le vide en se marrant, c’est drôle et en même temps, c’est beau. Dans son visage, tout va tellement bien ensemble que plus tard, elle pourra être présentatrice télé, mannequin pour la Redoute ou femme de footballeur…enfin, si je deviens bon au foot.
Alors, au bout d’un moment, je n’ai plus envie de partir. De quoi je me plains ? Je suis le seul qui vient manger des physalis dans une maison assez grande pour loger tout mon immeuble, chez la fille la plus hallucinante que j’ai jamais rencontrée.
Après tout, elle a raison, c’est moi qui suis peut-être nul en blague.